Ettore Pagano © Thomas Léonard
Ettore Pagano © Thomas Léonard

Le triomphe de l’Italien Ettore Pagano au Concours Reine Elisabeth de violoncelle

Il était minuit 25, dans la nuit de samedi à dimanche, lorsqu’en présence de la reine Mathilde, le président du jury, Gilles Ledure, a proclamé le palmarès de cette 3ème édition du Concours Reine Elisabeth de violoncelle. 

Et c’est l’Italien Ettore Pagano (23 ans) qui remporte le concours. 

Il a eu droit à de longues ovations, de la part des nombreux spectateurs. 

Il est à noter que l’enthousiasme du public, tenu en haleine dans la salle surchauffée du Palais des Beaux Arts, n’a pas faibli durant toute la proclamation.

La Sud-Coréenne Tae-Yeon Kim (20 ans) est montée sur la 2ème marche du podium. 

Et c’est l’ Américano-canadien Leland Ko (27 ans) qui les a rejoints, pour compléter ce tiercé gagnant de très haut niveau.

Et quel tiercé, à l’occasion du 75ème anniversaire du Concours Reine Elisabeth !  Le jury a donc privilégié les artistes transmettant un message, avec sincérité, et qui se produisent comme à un concert. 

Les autres nominés sont:  l’Espagnol Álvaro Lozano Cames (20 ans) 4ème prix, le Japonais Yo Kitamura (22 ans) 5ème prix et la Russe Maria Zaitseva (25 ans) 6ème prix.  

Le Prix Klara a été décerné à Tae-Yeon Kim et le Prix Musiq’3 à Alvaro Lozano Cames. Une vingtaine de membres de sa famille étaient venus d’Espagne pour l’applaudir ! Et l’ovation fut gigantesque ! 

Rappelons que depuis 1994, et ce, à la demande de la reine Fabiola, les 6 finalistes suivants sont classés ex aequo et entrent en scène par ordre alphabétique. 

On retrouve donc à égalité:  Andrew Ilhoon Byun (28 ans) du Canada –  Clara Dietlin (24 ans) de France – Lionel Martin (23 ans) d’Allemagne – Krzysztof Michalski (23 ans) de Pologne – Dilshod Narzillaev (28 ans) d’Ouzbekistan et Ivan Sendetsky (29 ans) de Russie. 

© Thomas Léonard

Le règlement exige que les membres du jury rendent leur note après chaque prestation et il n’y a pas de délibération. 

Ils ne connaissent les résultats des moyennes mathématiques que peu de temps avant la proclamation! 

Un des membres du jury, Anne Gastinel, a déclaré: “On a eu beaucoup de mal à les départager, car on s’est trouvé face à des talents exceptionnels”. 

Ce fut une semaine riche en émotions, au cours de laquelle nous avons entendu 4 fois le concerto n°1 en mi b majeur op. 107 de Dmitry Shostakovich, 3 fois la Symphonie concertante op.125 de Sergey Prokofiev, 2 fois “Tout un monde lointain” d’Henri Dutilleux, 1 fois le concerto n°2 d’Antonìn Dvořák, le concerto en la m op 22 de Samuel Barber, ainsi que celui de Witold Lutoslawski.

Le concerto de Samuel Barber, (interprété par Leland Ko) et celui de Lutoslawski, (interprété par Tae-Yeon Kim), –  moins joués et que l’orchestre découvrait –  furent des paris gagnants…

Les finalistes non classés n’ont certes pas démérité et ils ont été ovationnés par le public, debout…

Tout ces violoncellistes étaient accompagnés par le Belgian National    Orchestra, dirigé, de main de maître, par le chef d’orchestre Antony Hermus, et qui n’a pas tari d’éloges pour les musiciens de l’orchestre. Ce maestro est doté d’une nature sensible, qui lui permet d’être à l’écoute de chaque candidat et de s’adapter à leur interprétation personnelle.

Lors des remerciements, Gilles Ledure a d’ailleurs souligné: “Chaque concerto s’est transformé en une véritable symphonie”. 

Rappelons qu’avant de se produire en finale, les violoncellistes ont dû rester cloîtrés, pendant une semaine, à la Chapelle Reine Elisabeth, pour y découvrir et étudier l’oeuvre imposée (Four Odes to te Tidings of Flowers), commandée à la compositrice sino-américaine Fang Man. 

Ils furent donc coupés du monde extérieur et… sans téléphone ! Ce qui, après la proclamation, a fait dire au président Gilles Ledure, non sans humour: “Vous voyez qu’on peut bien vivre sans téléphone…”

Une seule ombre au tableau cependant. En effet, pendant cette semaine en loge, des finalistes (Andrew Ilhoon Byun et Krzysztof Michalski) ont souffert d’une tendinite, due à l’étude du long imposé…Cette douleur fut leur chemin de croix et ils l’ont ressentie pendant leur prestation.

L’Italien Ettore Pagano est un artiste sensible. Dans l’imposé, il crée une atmosphère par le jeu des sonorités. Son choix, de l’ordre des 4 mouvements, lui a permis de passer de l’agressivité, à une grande douceur. 

Dans la Symphonie concertante de Prokofiev, il nous livre un récit  et s’exprime dans une gamme de sentiments, jusqu’à l’humour grinçant. Son tempérament fougueux est doublé d’une brillante technique. Quelle ampleur sonore et quel engagement! “Je joue sur un violoncelle moderne, dit-il,  etj’habite la campagne, près de Rome. J’ai commencé le violoncelle à l’âge de 9 ans. Ma mère est pianiste et mes frères et soeurs jouent, tous, un instrument. Je me préparais au concours Reine Elisabeth depuis 2 ans. J’ai eu beaucoup de doutes et ma famille m’a soutenu, car elle croyait en moi. La symphonie concertante de Prokofiev, je l’ai jouée, une fois, avec orchestre. 

Et, après la proclamation: “Quand je suis monté sur scène, je ne savais pas quoi ressentir. J’étais comme dans un rêve. J’avais l’impression que mon corps n’était pas le mien. Je commence seulement à réaliser. C’est un moment décisif dans une vie. Je crois que je ne dormirai pas cette nuit!”

La Sud-coréenne  Tae-Yeon Kim est d’une tout autre nature.

Vêtue d’un superbe ensemble rouge, laissant apparaître une jolie épaule, elle entre en scène, tout sourire. Et puis, l’expression du visage change et devient grave, avant d’entamer l’imposé. “Je l’interprète comme du Shostakovich”.

Elle fait entendre une variété de couleurs et une grande énergie dans Plum, crée une atmosphère et nous livre, en solo, un récit imagé, avec intensité, dans Orchid, déploie une brillante technique avec de nettes accentuations dans Bamboo, tout en prenant beaucoup de plaisir et c’est toujours, de toute son âme, quelle interprète Chrysanthenum

Dans le concerto de Lutoslawski, son engagement est total. Elle incarne le personnage, en lutte avec tout le mal que personnifie l’orchestre. Elle crée une atmosphère provocative pour museler les attaques des trompettes, en déployant les expressions que lui permet le violoncelle; on a l’impression qu’elle fait parler l’instrument dans un langage intense et une ampleur sonore surhumaine, pour répondre, seule, aux sonorités brutales de tout l’orchestre. Chacune des notes émises par le violoncelle a une signification. Elle exprime une grande souffrance, avec  la corde qui résonne implacablement. Les sonorités deviennent aigres et  criardes. 

Elle nous a offert un véritable concert. Le public l’applaudit, debout !

Elle sort de scène, très émue. 

“Ma maman est violoncelliste, avait-elle, confié. Petite fille, à l’école, il y avait un sujet sur la musique. Je pouvais choisir entre le violon et le violoncelle et j’ai choisi le violoncelle. C’est un instrument qui nécessite beaucoup de répétitions et je joue souvent pour des Amis, des professeurs. J’essaye de m’amuser en participant à des compétitions. En 2024, j’ai déjà gagné un concours avec le concerto de Lutoslawski. J’aime être sur scène; je préfère jouer la musique contemporaine car il y a moins de références”.

Et de déclarer, après l’annnonce des résultats: “Je suis très surprise et très honorée. Je ne m’y attendais pas du tout !”

L’Americano-canadien, Leland Ko, possède interiorité et concentration extrêmes.

Dans l’imposé, c’est de mémoire qu’il interprète Chrysanthenum en nous offrant  de belles sonorités, de l’élégance, de l’intensité et de grands coups d’archet. Il se déchaîne avec une brillante technique et une superbe musicalité dans Bamboo. Quelles expressions sur le visage; tout son être participe à l’interprétation. Chaque note de Plum a une signification, une intention, une couleur et le son est profond. Il est pénétré par les images poétiques suggérées par la compositrice.

C’est un interprète frémissant qui nous livre un message, en déployant une énergie hors du commun, pour exprimer son ressenti. Quelle sensibilité! 

Et quelle musicalité dans le concerto de Samuel Barber, où il imprime des envolées lyriques, en nous transmettant un message. Sa technique est éblouissante. Dans l’Andante sostenuto, il nous livre une triste mélodie, accompagnée  par le hautbois et le basson. Il fait ressortir le climat sombre, en ressentant la musique dans tout son être. Dans l’Allegro appassionato, il allie puissance et virtuosité. Il nous transmet un récit.  On a l’impression qu’il dirige l’orchestre et l’emméne avec lui. C’est un véritable poète qui nous a regalé d’un concert. Il est ovationné par un public debout. Dans la loge, il salue chacun des musiciens qui passe devant lui. 

“Je me sens très bien”, dit-il, je joue pour la famille, la salle et je véhicule des émotions pour rassembler le plus de personnes possibles. J’aime beaucoup le concerto de Barber; c’est la première fois que je le joue avec orchestre.  Mon violoncelle est un Guarneri vénitien de 1728. 

J’étais un enfant hyperactif. Mon grand frère étudiait le violon. Ma mère a choisi, pour moi, le violoncelle. Jouer de la musique, c’est raconter une histoire.

Après la proclamation, “J’ai du mal à réaliser”, déclare-t-il.

Leland Ko, qui s’était présenté au C R E en 2022 a de nouveau séjourné dans la même famille d’accueil qui a confié: “ Il est souriant, simple à vivre; il court beaucoup; c’est un ancien marathonien.” Comme c’était son anniversaire, c’est sa famille d’accueil qui lui avait apporté un gâteau, après sa prestation …

L’Espagnol Álvaro Lozano Cames est un artiste sensible. Il interprète l’imposé avec conviction et une brillante technique. Il nous livre un récit imagé et peut déployer une immense énergie. Les ambiances des différents mouvements sont bien typées.

Dans Shostakovich, chaque mouvement contient sa dose d’intensité expressive.

Il crée l’atmosphère en exprimant son état d’âme. Il peut se déchaîner avec toute la fougue de sa jeunesse. Il n’a que 20 ans! Dans Cadenza, il fait régner le silence, par son interprétation intense du thème qui le conduit à un tempo effréné où il déploie une technique époustouflante. Dans l’allegro con moto, il se livre à des sonorités pleines d’ironie. Tout son être est en action et à l’image de Rostropovich “il tient son archet comme le manche d’une hache de bûcheron!”

Quelle maturité! Et il est ovationné par un public en délire…

“Mon père joue du basson et ma mère, du violoncelle;j’aime la musique de chambre et je fais partie d’un quatuor à cordes”. Et il ajoute “J’aime aussi la musique baroque, la musique espagnole, le flamenco”. “Il faut vivre un concours comme si on était à un concert, poursuit-il, faire de la musique et transmettre ses émotions au public”.

Le Japonais Yo Kitamura a adapté l’imposé à sa personnalité. Il crée une atmosphère et fait passer un message, avec clarté. Dans la Symphonie concertante de Prokofiev, il passe par tous les états d’âme. Il s’exprime avec lyrisme, émotion, fait ressortir le côté dramatique. Il s’exprime avec une énergie folle et une profondeur de son.  

Je voulais faire du basson ou de la contrebasse, mais j’étais trop petit. Et finalement, j’ai choisi le violoncelle”. “Quand on joue une oeuvre,” ajoute-t-il, “tout vient du fond du coeur. Il faut déployer une énergie, exprimer des émotions profondes, de la souffrance. J’aime le contact avec le public et partager ce que je ressens. La musique sert à communiquer. Les animaux peuvent être aussi sensibles à la musique.  Mon rêve: apporter la paix dans le monde avec mon violoncelle, qui est mon meilleur ami… 

Rendez-vous en 2027 pour le Concours Reine Elisabeth de chant.

Image de Antonyne Lecocq-Vandermaesbrugge  

Antonyne Lecocq-Vandermaesbrugge  

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