C’est à 23h04, que la dernière note de la Sonate n°1 en mi mineur pour violoncelle et piano de Johannes Brahms, de cette demi-finale du Concours Reine Elisabeth de violoncelle, résonne à Flagey, devant un nombreux public, rehaussé par la présence de la reine Mathilde, vêtue d’en ensemble vert.
Pour cette demi-finale, les candidats devaient interpréter un des 3 concertos proposés par un jury de qualité: le concerto en ut majeur d’Antonìn Kraft (1749-1820), compositeur et violoncelliste de Bohême – le concerto en ré majeur du compositeur et violoncelliste autrichien Leopold Hofmann (1738-1793) ou le concerto en si b majeur de Johann Michael Haydn (1737-1806) compositeur autrichien, frère de Joseph Haydn.
Les candidats étaient accompagnés par l’Orchestre Royal de Chambre de Wallonie, magistralement dirigé par Vahan Mardirossian et qui furent longuement congratulés par le président du jury, Gilles Ledure.
Parmi ces 3 concertos, 11 concurrents ont choisi celui de Leopold Hofmann, 10 ont privilégié le concerto d’Anton ìn Kraft et 3 d’entre eux ont porté leur choix sur celui de Johann Michael Haydn.
Cette variété de concertos donnait, à chaque demi-finaliste, l’occasion de se défendre.
Lors de leur 2ème passage, ils devaient également se produire dans l’une de leurs 2 propositions de récital, choisie par le jury, quelques heures avant d’entrer en scène.
Ce récital est composé d’oeuvres au choix, accompagnées ou non au piano, et de l’imposé “Caffeine”, pour violoncelle et piano, commandé au compositeur belge Harold Noben et dans lequel les interprètes peuvent s’exprimer, en révélant leur propre personnalité.
Il est à remarquer qu’avant 2015, l’imposé de la demi-finale faisait l’objet d’un concours de composition.
Si l’on remonte dans le temps, jusqu’en 1968, l’année, notamment, d’Ekaterina Novitskaya (URSS) qui, à 16 ans, a obtenu le premier prix) et d’André Degroote (Belgique), c’est Max Vandermaesbrugge qui remporta le concours de composition de cette demi-finale, avec son Étude “Son et Rythme” pour piano.
Mais, venons-en à la proclamation, tant attendue, de cette demi-finale de violoncelle.
C’est samedi, précisément à 24h18, que le président, Gilles Ledure, entouré des 11 membres du jury, a dévoilé les noms des 12 finalistes, non sans avoir, auparavant, felicité les 24 candidats, ainsi que les pianistes accompagnateurs.
Les 12 violoncellistes (10 hommes et 2 femmes, âgés de 20 à 29 ans) émergent de 11 pays:
2 de Russie (Maria Zaitseva et Ivan Sendetsky) – celui d’Ouzbekistan (Dilshod Narzillaev) – ceux d’Italie (Ettore Pagano) – d’Espagne (Álvaro Lozano Cames). – de Pologne (Krzysztof Michalski) – d’USA (Leland Ko) – du Japon (Yo Kitamura). – de Corée (Tae-Yeon- Kim); il reste 1 Allemand sur 5 (Lionel Martin) – 1 Française sur 2 (Clara Dietlin).
L’incident de cette demi-finale: la corde cassée. Par un pizzicato trop agressif, le violoncelliste allemand, Alexander Wollheim, a cassé une corde de son instrument. Après de longue minutes, l’O R C W est venu apporter une corde et le candidat a pu reprendre sa prestation.
On se souvient qu’en 1971, la violoniste belge, Edith Volckaert avait également cassé une corde, lors de sa prestation au C R E mais, a continué en “empoignant” le violon d’un musicien de l’orchestre…
En 1952, l’Américain Léon Fleisher (1er Prix au C R E) avait également cassé une corde, en interprétant le 1er concerto de Brahms, lors de la 1ère édition consacrée au piano. Léon Fleisher avait repris sa prestation après avoir remplacé, lui-même, la corde !!
Ce fut un réel plaisir d’avoir pu apprécier tous les artistes de cette demi-finale de violoncelle. On a pu épingler quelques personnalités qui se sont produites, comme à un concert.
L’Américain Leland Ko (27 ans) se déchaîne rythmiquement, dans l’imposé, avec des sonorités grinçantes. Les passages chantants sont vibrants.
Le Klid d’Antonìn Dvòràk est plein de poésie et de sensibilité.
Dans la Sonate en Si b majeur de Kabalewski, il exprime, avec sincérité, le côté sombre de l’Andante qu’il accentue tout au long du mouvement, avec une profondeur de son remarquable. Il allie technique et puissance. Il fait ressortir le côté dramatique du mouvement avec une force intérieure. Dans l’Allegro molto, il nous livre, avec intensité, un récit sombre et lancinant. Il est submergé d’images d’un autre monde et se démène avec une technique diabolique, en exprimant un tableau infernal.
Dans le Concerto d’Antonìn Kraft, il possède, à la fois, maîtrise technique, puissance et un respect du style. Il est en communion avec l’orchestre. C’est un grand artiste qui ressent la musique dans tout son être. Il termine l’Allegro aperto avec brio et de grands coups d’archet. Le phasé de la “Romance” est éminemment expressif et d’une grande intensité.
Dans le “ Rondo alla cosacca”, il s’amuse et son corps suit le mouvement, et ce, toujours en connexion avec l’orchestre.
La Russe Maria Zaitseva (24 ans) est en communion avec l’orchestre dans le concerto d’Hofmann. L’adagio se déroule, tel un long fleuve tranquille, avec délicatesse et de superbes pianissimos. Elle interprète, avec musicalité et émotion, la sonate en ré mineur de Debussy et en harmonie avec la pianiste. Elle exprime tous les aspects et tempi de l’oeuvre.
La sonate de Schnitke est hallucinante.
L’Espagnol Álvaro Lozano Cames (20 ans) a un jeu d’une solidité remarquable.
La sonate en ut majeur de Britten a du caractère, en dialoguant avec le piano. Il l’ interprète, avec une grande conviction et de grands coups d’archet. L’Élégie se déroule avec des sonorités chaleureuses, intenses et poétiques. On découvre une brillante technique et un jeu puissant dans le “Molto perpetuo”.
Dans l’imposé, le son est âpre à souhait et il fait bien ressortir le côté rock. Les passages chantants sont teintés de musicalité et il termine avec une technique époustouflante.
“À la Fontaine” de Davidov est joué avec panache et vélocité. Il vibre avec la musique.
Dans le concerto de Kraft, il s’exprime avec un sens de la dynamique et une grande variété de sonorités et de couleurs. Il interprète “Romance” de toute son âme. Il accentue le côté dansant du “Rondo alla Cosacca”.
L’Allemand Lionel Martin (23 ans) est un artiste sensible, qui se laisse bercer par la mélodie de l’Adagio du Concerto d’Hofmann. Dans la Sonate de Schubert, le phrasé est bien mené et il nous livre l’Allegro avec une grande variété de nuances et de sonorités. Il exprime toutes les atmophères de l’oeuvre. Dans le “ Capriccio” de Penderecki, il nous fait une démonstration de toutes les possibilités de l’instrument, avec une habileté acrobatique.
La Française Clara Dietlin (24 ans) nous fait apprécier le Concerto de Michael Haydn. Elle a trouvé une belle expression musicale et le “ Moderato” est interprété avec élégance. La “ Romanze” est pleine de poésie. Elle imprime de beaux élans expressifs dans la Sonate de Franck. Les sonorités sont chaleureuses et romantiques. La musique résonne dans tout son être. Le “ recitativo fantasia” se déroule tout en sensibilité; elle y crée un climat d’une délicatesse émouvante.
Dilshod Narzillaev (28 ans) d’Ouzbekistan est un artiste complet qui nous a régalé d’un véritable concert. Dans le Concerto d’Hofmann, son discours est empreint de musicalité et d’un joli phrasé. Il a le sens de la dynamique. Il interprète l’Adagio de toute son âme, avec délicatesse. Il imprime un caractère mystérieux à la Sonate pour violoncelle seul de Ligeti. Le “ Capriccio” est interprété avec une variété de sonorités agressives.
C’est dans un langage passionné qu’il s’exprime dans la Sonate n° 1 de Brahms. C’est un musicien aux belles ressources sonores. Il se déchaîne avec passion et puissance dans l’Allegro. Et quelle technique de virtuose!
L’Italien Ettore Pagano (23 ans) est un artiste sincère doté d’un beau tempérament. Il nous livre, dans le Concerto de Kraft, une interprétation menée avec maîtrise et nous fait apprécier le style classique. La panoplie de sonorités et de couleurs qu’il nous offre est soutenue par une technique brillante.
Dans le “ Presto” de la Sonate de Snitke, il se déchaîne avec un tempo diabolique; il l’empreint d’images fantomatiques. Les “ Variations sur un thème de Rossini” de Martinù sont maîtrisées et il donne un caractère différent à chacune d’entre elles.
Le Russe Ivan Sendetsky (29 ans) est un musicien aux belles ressources sonores qui a livré une remarquable prestation. Dans le Concerto de Kraft, il a trouvé une belle expression et de jolies nuances.
Le “Rondo alla cosacca” est joué avec brio et comme s’il dansait.
Il crée l’atmosphère exacte dans la Sonate n° 4 en ut majeur de Beethoven. Il excelle dans le mouvement de virtuosité du “ Capriccio” de la Sonate pour violoncelle seule de Ligeti.
Le Japonais Yo Kitamura (22 ans) est un artiste sensible qui dégage beaucoup d’émotion. Il a bien intégré le style et l’esprit français de la Sonate de Poulenc dont il fait ressortir l’humour. Quelle musicalité il exprime dans la Cavatine!
Il interprète, avec beaucoup d’élégance, le Concerto de Kraft. Il en donne une version personnelle et expressive en complicité avec l’orchestre.
Avant de se produire en finale, les candidats passeront une semaine, en loge, à la Chapelle Reine Elisabeth, pour découvrir et étudier le concerto imposé, sans aide extérieure et sans téléphone…
Rendez-vous, pour la Finale, au Palais des Beaux-Arts, du lundi 25 au 30 mai à 20h15.



