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Erna Metdepenninghen, figure majeure de la presse musicale

Intervention de Martine Mergeay, critique à La Libre Belgique et Musiq’3, au nom de l’Union de la Presse Musicale Belge – Vereniging van de Belgische Muziekpers, à l’occasion des funérailles d’ Erna Metdepenninghen (1942-2025).

Tout récemment, Erna avait encore participé à l’assemblée générale de l’Union de la Presse Musicale Belge – dont elle était devenue présidente d’honneur – et assisté à la première du Götterdämmerung à La Monnaie. Sa mort inopinée est un choc, comme un fait incompatible avec son extraordinaire vitalité. Et dans le monde musical, cette absence crée un vide on n’a pas encore mesuré la profondeur.

Dans le courant des années 90, le métier de « critique musical » – dont nous préférerons dire, parlant d’Erna, « critique de musique et d’opéra » – assurait encore un relai essentiel entre les artistes, les institutions musicales et le public. L’Union de la Presse musicale belge – association fédérale et bilingue – regroupait alors près de 150 journalistes et, parmi ceux-ci, Erna dépassait tout le monde d’une tête, au sens propre et figuré. Gérard Mortier, directeur tout puissant le Monnaie, n’aurait pas imaginé d’entamer une discussion avec les journalistes sans s’adresser d’abord à Erna, c’était un fait établi, et les confrères et consoeurs bénissaient le ciel d’entendre la formidable critique du Standaard aborder sans état d’âme les questions les plus délicates et les plus controversées. 

Il est vrai, parlant de Gérard Mortier, qu’Erna était gantoise comme lui, et passionnées d’opéra, elle était son amie depuis toujours, il avait fondé avec elle l’association Jeugd Opera et il savait qu’avec Erna, la sincérité allait de pair avec la légitimité professionnelle. Ceux qui l’ont bien connue, et je pense en avoir fait partie, savaient aussi qu’Erna mêlait son franc-parler avec une sensibilité à fleur de peau, celle-là même qui lui permettait de si bien entendre la musique et le chant…

Ces mêmes vertus, conjuguées avec son immense savoir, sa compétence et ce que j’appellerai son courage – il en faut pour exercer ce métier – entraînèrent tout naturellement qu’Erna fût élue à la présidence de l’union de la Presse Musicale en 1991, fonction qu’elle occupa jusqu’en 2006, soit durant 15 ans. Et comme, chez Erna, la fibre féministe était fort développée, elle choisit pour secrétaires deux consoeurs (une pour chaque rôle linguistique), ainsi que le prévoyaient les statuts : Marleen Spaepen et moi. 

La grande affaire annuelle était la remise des Prix Caecilia : dix prix et quelques prix spéciaux décernés par l’Union de la Presse Musicale Belge aux plus beaux enregistrements de l’année écoulée. Il fallait réunir un jury, programmer les sessions d’évaluation et enfin organiser la fameuse remise des prix.  Grâce à l’amitié liant Erna à Jean-Pierre de Launoit, doublement impliqué dans le monde des affaires et le Concours Reine Elisabeth, la cérémonie – où se pressaient des centaines d’invités – était organisée à Bruxelles dans l’auditorium de la Royale Belge, devenue AXA. Outre le prestige, nos hôtes nous accordaient une aide substantielle, logistique et financière. Il n’empêche : pour donner à l’événement l’éclat qui lui revenait, il fallait déployer une énergie de dingue : Erna avait cette énergie. 

Il fallait aussi avoir établi dans le monde entier des liens profond et amicaux pour pouvoir s’assure d’année en année, la présence de grands artistes : ce furent des stars du calibre de Montserrat Caballé ou de  Cecilia Bartoli. Il fallait encore avoir ses entrées au palais pour que les rois, les reines, les princes rehaussent l’événement de leur présence. Tout cela, Erna l’obtenait comme par enchantement. En fait, elle y travaillait d’arrache-pied, seule la plupart du temps, même les proches – dont je faisais partie – n’imaginaient pas l’ampleur de la tâche. Ce furent, pour l’Union, des années extraordinaires. 

A peine plus jeune qu’elle mais totalement débutante dans la profession, j’étais en extase devant son aisance. Elle avait sa manière, bien à elle, parfois un peu rude,  mais toujours dans la grandeur et l’authenticité. Après que le Concours Reine Elisabeth a introduit le chant dans ses disciplines, elle fut régulièrement l’invitée des chaînes de la RTBF  et partager le plateau avec elle était une leçon ! Là où d’autres disaient « le deuxième air de la Reine de la Nuit », ou « l’air du saule de Desdemone », elle lançait l’incipit avec autorité, en allemand ou en italien, et tout était dit. 

Erna était l’amie des chanteurs, tous l’ont souligné : je me souviens d’une Tosca, à l’opéra d’Amsterdam, où le baryton-basse Bryn Terfel – (qu’on a encore vu et entendu chanter au couronnement du Roi Charles) – avait tenu le rôle de Scarpia. Lorsque nous sommes arrivées à la réception qui suivait la première, j’ai vu l’immense (je parle ici de la taille) chanteur repérer du regard son alter ego,  fendre l’assemblée pour embrasser Erna et lui parler joyeusement, comme s’ils étaient à une terrasse de café, à la sidération des autres invités. 

La profession a changé, tout comme le contexte économique, l’industrie du disque et l’incidence de la musique classique dans les pratiques culturelles, tandis que le monde l’opéra a tenté de trouver d’autres formes ou d’autres atouts pour conquérir de nouveaux publics. Parmi ceux-ci, l’extravagance de certaines mises en scène, reléguant l’exigence vocale, la direction d’orchestre ou le livret au second plan, mettait Erna en rage, et d’autant plus que ces productions recueillaient parfois l’adhésion béate d’une partie de la profession. Pour Erna, l’opéra était autre chose que le terrain de jeu de metteurs en scène ignares. Elle avait parfois tort mais souvent raison… 

Adieu, Erna, le souvenir de ta voix, inimitable, dans toutes les langues, reste dans nos mémoires un appel à la sincérité et à l’exigence, et une précieuse source d’inspiration. 

Foto van Martine Mergeay

Martine Mergeay

Martine Dumont-Mergeay est une journaliste et critique musicale belge à La Libre Belgique, l'un des principaux quotidiens belges, à l'hebdomadaire Le Vif/L'Express et sur Musiq'3, chaîne classique de la Radio-télévision belge de la Communauté française.

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